Bien plus qu’un tissu coloré, le wax raconte une histoire faite de voyages, d’échanges et de réappropriations.

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Le wax, un tissu qui raconte des histoires

On l’identifie aujourd’hui presque immédiatement à l’Afrique : couleurs franches, dessins puissants, motifs répétés avec une précision presque graphique. Pourtant, l’histoire du wax ne commence pas sur le continent africain. Et c’est précisément ce qui le rend intéressant.

Le wax est un tissu de circulation. Il traverse les continents, emprunte une technique à une culture, la transforme industriellement dans une autre, puis acquiert ailleurs des significations qui n’avaient pas été prévues par ceux qui le fabriquaient. Son histoire met ainsi à mal l’idée d’une tradition textile qui serait pure, stable et attachée depuis toujours à un territoire.

Le wax est au contraire le produit de déplacements, d’échanges commerciaux, de rapports coloniaux, mais aussi — et surtout — d’appropriations successives. Car un tissu ne devient véritablement culturel que lorsque ceux qui le portent commencent à lui donner leurs propres significations.

Une histoire qui voyage entre plusieurs continents

À l’origine du wax se trouve le batik indonésien, et notamment javanais, dont les motifs sont obtenus grâce à une technique de réserve à la cire. Au XIXe siècle, les Pays-Bas, puissance coloniale en Indonésie, cherchent à reproduire industriellement ces textiles afin de les fabriquer plus rapidement et à moindre coût.

Les premières imitations européennes ne rencontrent pourtant pas le succès espéré en Indonésie. La mécanisation produit des irrégularités : la cire craquelle, les couleurs débordent légèrement, les deux faces du tissu ne sont pas toujours parfaitement identiques. Ce qui pouvait apparaître comme un défaut par rapport au raffinement du batik réalisé à la main va devenir, ailleurs, une qualité esthétique.

Par les circuits commerciaux reliant l’Europe aux côtes africaines, ces tissus arrivent progressivement en Afrique occidentale. Ils y trouvent un marché et, surtout, de nouveaux usages.

À partir de là, raconter le wax uniquement comme une invention européenne destinée à l’Afrique serait réducteur. Les fabricants ont produit le tissu, mais les consommateurs africains ont profondément déterminé ce qu’il allait devenir. Les motifs qui plaisaient étaient commandés à nouveau, d’autres disparaissaient. Les dessins, les couleurs et les associations évoluaient en fonction des marchés.

Le wax s’est donc construit dans une relation constante entre production industrielle et usages locaux.

Quand un motif devient un langage

L’une des particularités les plus fascinantes du wax est que ses motifs ne restent pas de simples ornements.

Au fil de leur circulation, certains dessins reçoivent des noms, des surnoms et des interprétations. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas nécessairement identiques d’un pays à l’autre. Un même motif peut changer de sens selon le lieu, l’époque ou les circonstances dans lesquelles il est porté.

Le tissu devient ainsi un support de communication.

Cette dimension a notamment été portée par les commerçantes qui vendaient et diffusaient les étoffes sur les marchés d’Afrique de l’Ouest. Leur rôle ne se limitait pas à distribuer une marchandise : elles participaient à sa sélection, à sa popularité et à la construction de son imaginaire.

Au Ghana, certaines de ces négociantes particulièrement prospères ont été surnommées les « Nana Benz », en référence aux Mercedes-Benz qu’elles pouvaient s’offrir. Leur réussite rappelle une réalité souvent oubliée dans l’histoire de la mode : entre le fabricant et celui qui porte un vêtement, il existe toute une chaîne d’acteurs capables de transformer la valeur et la signification d’un objet.

Dans le cas du wax, cette transformation a été considérable.

Le pagne du 8 mars au Burkina Faso

Le tissu peut également devenir un support politique.

Au Burkina Faso, la Journée internationale des droits des femmes, le 8 mars, est associée chaque année à un pagne dont le motif accompagne le thème choisi pour l’édition. Le vêtement inscrit alors un événement collectif dans l’espace public.

Porter le même tissu crée une forme de reconnaissance immédiate. Mais cette apparente uniformité n’efface pas l’individu : chacune peut choisir la manière de le transformer, de le couper et de le porter.

Porter le pagne du 8 mars ne relève donc pas seulement d’un choix vestimentaire. Le tissu matérialise dans l’espace public l’appartenance à un événement et à une cause commune. Il montre surtout à quel point, en Afrique de l’Ouest, un textile peut dépasser sa fonction décorative pour devenir un véritable objet social : il commémore, rassemble, affirme une position et inscrit un moment politique dans la mémoire collective.

Kimono WOWO réalisé dans le pagne du 8 mars au Burkina Faso

 Photo : Emma Panchot

Des rollers, un cœur : la modernité transformée en motif

L’imaginaire du wax est loin de se limiter aux motifs que l’on qualifierait spontanément de « traditionnels ».

Téléphones, ventilateurs, ampoules, chaussures, objets domestiques, moyens de transport ou éléments empruntés à la culture populaire peuvent entrer dans son vocabulaire graphique.

Le motif des rollers en est un bon exemple.

L’objet est moderne, mobile, presque banal. Une fois isolé, répété et transformé par le dessin textile, il devient autre chose : un signe graphique dont le sens peut évoluer avec ceux qui l’achètent et le portent.

Chemise Mikael de WOWO réalisée dans le wax Roller

Photo : WOWO

Le cœur fonctionne différemment. C’est l’un des symboles les plus universellement reconnaissables qui soient, mais cette universalité ne lui impose pas une signification unique. Selon le contexte, il peut évoquer l’amour, le désir, la fidélité, la déception ou simplement séduire pour sa puissance graphique.

Robe Carlotta de WOWO réalisée dans le wax Cœur

Photo : WOWO

C’est là que le wax devient particulièrement intéressant : le motif n’est jamais totalement fermé. Son sens se construit entre celui qui l’a dessiné, celui qui le vend, celui qui le nomme et celui qui le porte.

Le wax n’est pas un tissu « africain » au sens simple du terme

L’immense succès du wax en Afrique a fini par produire un paradoxe.

Dans l’imaginaire occidental, il est souvent présenté comme l’archétype du tissu africain. Or son histoire est beaucoup plus complexe : technique d’origine asiatique, industrialisation européenne, commerce colonial, adoption et transformation africaines.

Cela ne signifie évidemment pas que le wax ne soit pas africain. Après plus d’un siècle d’usages, de commerce, de créations et de significations produites sur le continent, il appartient pleinement à l’histoire vestimentaire de nombreux pays africains.

Mais il oblige à poser autrement la question de l’origine.

Une culture ne se définit pas uniquement par l’endroit où un objet a été inventé. Elle se construit aussi par ce que les sociétés font de cet objet, par les significations qu’elles lui donnent et par la manière dont elles le transmettent.

Le wax est peut-être, à ce titre, moins intéressant comme symbole d’une identité figée que comme exemple d’une identité en mouvement.

Un kimono WOWO au Musée de l’Homme

Cette histoire de circulations explique aussi pourquoi le wax trouve naturellement sa place chez WOWO.

En 2025, un kimono WOWO réalisé en wax a été acquis par le Musée de l’Homme à l’occasion de l’exposition consacrée au tissu.

Le vêtement rassemble lui-même plusieurs géographies : un textile associé à l’Afrique de l’Ouest, une forme qui évoque le Japon, une pièce conçue à Paris.

Il ne s’agit pas de chercher à effacer ces origines pour fabriquer un objet prétendument universel. Au contraire : c’est leur coexistence qui nous intéresse.

Les vêtements ont toujours voyagé. Les formes, les techniques et les tissus passent d’un territoire à l’autre, changent de fonction et rencontrent de nouveaux usages.

Le kimono en wax rend ce déplacement immédiatement visible.

Kimono WOWO au Musée de l’Homme lors de l’exposition WAX

Kimono WOWO au Musée de l’Homme lors de l’exposition « WAX »

Wax et appropriation culturelle : une question moins simple qu’il n’y paraît

Parce que le wax est aujourd’hui fortement associé à l’identité africaine, son utilisation par des créateurs occidentaux suscite régulièrement la question de l’appropriation culturelle.

La question est légitime, notamment lorsque des références culturelles sont utilisées comme de simples signes esthétiques, détachées de leur histoire, ou lorsqu’une industrie bénéficie économiquement d’un patrimoine sans reconnaître ceux qui l’ont construit.

Mais le wax résiste aux réponses trop simples.

Son histoire elle-même est faite d’emprunts : une technique indonésienne transformée par l’industrie européenne, puis réinventée culturellement par des sociétés africaines. Vouloir lui attribuer une origine unique reviendrait presque à effacer ce qui constitue sa singularité.

Cela ne signifie pas que tout usage soit équivalent. La question pertinente est peut-être moins « qui a le droit de porter du wax ? » que : comment le porte-t-on, que raconte-t-on de son histoire et reconnaît-on les cultures qui lui ont donné sa place et ses significations ?

Cette distinction est importante pour WOWO.

Le wax chez WOWO

WOWO travaille depuis longtemps avec des textiles dont l’histoire dépasse les frontières : saris vintage, kanthas en soie, suzanis, block prints et wax.

Nous ne cherchons pas à les réduire à une origine géographique utilisée comme argument décoratif. Ce qui nous intéresse est justement leur capacité à changer de contexte sans perdre leur histoire.

Le wax est particulièrement riche de ce point de vue.

Découpé autrement, associé à une forme inattendue ou déplacé dans un vestiaire qui n’était pas le sien à l’origine, il continue de porter la mémoire de ses voyages tout en produisant une nouvelle image.

C’est peut-être finalement ce que raconte le mieux ce tissu : la tradition n’est pas nécessairement ce qui reste immobile. Elle peut aussi être ce qui voyage, se transforme et continue, précisément parce que d’autres se l’approprient et lui donnent un nouveau sens.

Pour aller plus loin

Musée de l’Homme, exposition « WAX »
Une exposition consacrée aux circulations historiques et contemporaines du wax.
https://www.museedelhomme.fr/fr/agenda/wax

Victoria and Albert Museum, « Fabric of the African Diaspora »
Une présentation de l’histoire et des significations culturelles des textiles associés à la diaspora africaine.
https://www.vam.ac.uk/articles/fabric-of-the-african-diaspora

Science Museum Group, « ABC Wax Printing Roller »
Un document consacré à la fabrication industrielle du wax et à ses rouleaux d’impression.
https://collection.sciencemuseumgroup.org.uk/objects/co8415676/abc-wax-printing-roller

Khémaïs Ben Lakhdar Rezgui, L’Appropriation culturelle. Histoire, domination et création
Éditions Stock.
https://www.editions-stock.fr/livre/lappropriation-culturelle-9782234095960/