Bien plus qu’un style vestimentaire, la SAPE congolaise raconte une histoire d’élégance, de dignité et d’affirmation de soi.

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La SAPE congolaise, l’élégance comme art de vivre

Costumes impeccables, couleurs audacieuses, chaussures soigneusement choisies et gestes parfaitement maîtrisés : les sapeurs et les sapeuses congolais ont fait de l'élégance un véritable art de vivre.

Le mot SAPE désigne la « Société des ambianceurs et des personnes élégantes ». Mais le mouvement dépasse largement le goût des beaux vêtements. Il raconte une histoire de dignité, d'affirmation de soi et de résistance par l'apparence.

Détourner les codes du pouvoir colonial

Les origines de la SAPE restent en partie discutées. Elles remontent au début du XXe siècle, lorsque des Congolais commencent à s'approprier le costume porté par les Européens.

À l'époque coloniale, le vêtement occidental représente le pouvoir et la réussite sociale. En choisissant de le porter à leur manière, les premiers sapeurs ne se contentent pas d'imiter les colons. Ils retournent leurs propres codes contre eux.

Le costume est ajusté, coloré, théâtralisé. Il devient une manière de revendiquer une présence et une dignité dans une société construite sur l'inégalité.

Cette appropriation contient déjà tout l'esprit de la SAPE : prendre un vêtement associé à l'autorité et le transformer en une expression personnelle, parfois ironique, toujours très consciente.

Séverin Mouyengo devant sa maison en 2006

Photo : Héctor Mediavilla, S.A.P.E., 2006 — Courtesy MAGNIN-A

De Brazzaville à Kinshasa

Après les indépendances, Brazzaville et Kinshasa deviennent les deux grands centres du mouvement. Les voyages entre les Congos, Paris, Bruxelles et Londres favorisent la circulation des vêtements, des marques et des nouvelles silhouettes.

Selon un récit souvent repris, Christian Loubaki aurait contribué à populariser le mot SAPE. Après avoir travaillé à Paris et observé la manière dont ses employeurs s'habillaient, il ouvre avec Koffino Massamba la boutique La Saperie à Bacongo, à Brazzaville, à la fin des années 1970.

À Kinshasa, la musique joue un rôle essentiel dans la diffusion du mouvement. Papa Wemba fait du vêtement une partie intégrante de son personnage artistique. Ses costumes, sa gestuelle et son influence contribuent à populariser la SAPE bien au-delà du Congo.

Dans les années 1970, cette élégance prend également une dimension politique. Au Zaïre, le régime de Mobutu impose une politique de retour à « l'authenticité » et encourage l'abandon du costume occidental au profit de l'abacost. Porter un costume européen spectaculaire peut alors devenir une manière flamboyante de s'opposer aux règles imposées par le pouvoir.

Une tenue ne suffit pas

Être sapeur ne consiste pas seulement à posséder un costume coûteux. La tenue doit être pensée dans son ensemble : couleurs, chaussures, lunettes, cravate, chaussettes et accessoires.

Certaines écoles de la SAPE recommandent de ne pas associer plus de trois couleurs. D'autres cultivent au contraire l'accumulation et l'exubérance. Les règles ne sont pas exactement les mêmes à Brazzaville et à Kinshasa, et chaque sapeur développe sa propre interprétation.

Il faut également savoir marcher, se présenter et mettre en scène le vêtement. Lors des rencontres et des « combats » de sape, les participants dévoilent les détails de leur tenue et s'affrontent par l'allure, la parole et la gestuelle.

La marque du vêtement peut être importante, mais elle ne suffit pas. Un véritable sapeur doit donner une cohérence et une personnalité à ce qu'il porte. L'élégance se trouve autant dans l'attitude que dans l'étiquette.

Le paradoxe du luxe

La SAPE fascine aussi par le contraste entre le prix de certaines tenues et les conditions économiques difficiles dans lesquelles vivent de nombreux sapeurs.

Ce paradoxe suscite forcément des critiques. Pourquoi consacrer une part importante de ses revenus à un costume, une paire de chaussures ou une veste de créateur ?

Mais réduire la SAPE à une dépense inconsidérée empêcherait de comprendre sa dimension sociale. Pour beaucoup, le vêtement permet de reprendre le contrôle de son image. Il affirme que la pauvreté ne doit pas condamner une personne à l'effacement ou à l'absence de beauté.

L'apparence devient une forme de revanche symbolique. Elle permet de se présenter au monde selon ses propres règles plutôt que d'accepter le regard posé sur soi.

La SAPE défend également un idéal de courtoisie et de non-violence. Le sapeur soigne son langage et son comportement. La maîtrise de soi fait partie de l'élégance.

Illustration consacrée à la SAPE

Source : Black Square

Les sapeuses prennent leur place

Longtemps racontée comme une culture essentiellement masculine, la SAPE compte aussi de nombreuses femmes.

Les sapeuses portent des robes spectaculaires, des tailleurs ou des costumes traditionnellement associés au vestiaire masculin. Elles utilisent la mode pour affirmer leur indépendance et remettre en question les rôles qui leur sont attribués.

Leur présence rappelle que la SAPE est un mouvement vivant. Ses codes évoluent avec les générations et avec celles et ceux qui choisissent de les réinterpréter.

La SAPE et WOWO

La SAPE nous intéresse chez WOWO parce qu'elle considère le vêtement comme un langage.

Un tissu, une couleur ou une silhouette ne sont jamais neutres. Ils peuvent raconter une origine, exprimer une humeur, revendiquer une liberté ou permettre de se réinventer.

Les collections WOWO ne cherchent pas à reproduire la tenue des sapeurs. Elles partagent cependant cette envie de mélanger les influences, de jouer avec les volumes, les couleurs et les accessoires, sans enfermer le vêtement dans des catégories trop rigides.

Lors de notre séance photographique, les chemises portées avec de grands colliers jouent avec cette idée. Il ne s'agit pas de se déguiser en sapeur, mais de montrer comment un vêtement peut transformer une présence et devenir le point de départ d'une identité personnelle.

La SAPE rappelle finalement quelque chose d'essentiel : s'habiller peut être un plaisir, mais aussi un acte de création et une manière de choisir l'image que l'on donne au monde.

Chemise WOWO portée avec de grands colliers

Photo : WOWO

Pour aller plus loin

BBC Afrique, « La SAPE, la mode au service de la paix au Congo »
https://www.bbc.com/afrique/region-54340436

Courrier international, « Aux Congos, sapés comme jamais »
https://www.courrierinternational.com/article/chic-aux-congos-sapes-comme-jamais

Tariq Zaidi, Sapeurs. Ladies and Gentlemen of the Congo
Éditions Collector's, 2020.

Daniele Tamagni, Gentlemen of Bacongo
Avec une introduction de Paul Smith.