Né au Bengale, le kantha transforme des étoffes anciennes grâce à des milliers de petits points avant. Entre récupération, mémoire textile et création contemporaine, cette technique donne une nouvelle vie aux tissus et occupe une place essentielle dans les collections WOWO.

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Le kantha, un simple point qui relie les cultures

Le kantha, un simple point qui relie les cultures

Une aiguille, du fil, quelques étoffes usées et le plus élémentaire des points de couture : le point avant. Il n'en faut pas davantage pour fabriquer un kantha.

Cette simplicité est trompeuse. Derrière le kantha, il y a une économie domestique, une histoire de femmes, un regard particulier sur le temps qui passe dans le tissu, et des parentés inattendues avec des traditions cousues aux quatre coins du monde.

Ce texte suit ce fil, du Bengale à la Provence en passant par le Japon, jusqu'à la manière dont nous travaillons le kantha aujourd'hui chez WOWO.

Une étoffe de femmes

Le kantha naît au Bengale, une région aujourd'hui partagée entre le Bangladesh et l'État indien du Bengale occidental. Sa pratique y est portée par des femmes, dans des foyers hindous comme musulmans, pour qui assembler de vieilles étoffes relève autant de l'économie domestique que d'un savoir-faire transmis de génération en génération.

Le principe est simple. Un sari ou un dhoti usé est lavé, plié, superposé à d'autres, puis les couches sont réunies par des rangées de points. À force de lavages, le coton devient extrêmement doux, ce qui explique que ces étoffes aient longtemps servi à envelopper les nourrissons.

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Photo : WOWO

Le mot est parfois rapproché d'un terme sanskrit désignant un chiffon ou un vêtement usé. L'étymologie dit quelque chose du point de départ, mais très peu de ce que devient l'objet : les étoffes sont choisies, superposées et transformées jusqu'à former une matière nouvelle.

Chaque usage avait sa forme et son nom. On distingue par exemple le lep, couverture épaisse pour l'hiver, le sujni, souvent déployé pour les occasions importantes, l'arshilata, qui enveloppait le miroir et le peigne, ou encore le baytan, qui protégeait livres et objets précieux.

Ces ouvrages se cousaient dans les interstices du travail quotidien. Un grand kantha pouvait demander plusieurs mois, parfois des années, et plusieurs mains.

Le point avant comme écriture

Le point avant est le premier que l'on apprend : l'aiguille entre et ressort à intervalles réguliers, laissant une succession de petits traits. Dans le kantha, ce geste traverse toutes les couches et se répète des milliers de fois, rangée après rangée.

Cette répétition modifie la matière. Les points resserrent légèrement les épaisseurs, la surface se creuse et s'ondule, et l'étoffe gagne en tenue sans perdre sa souplesse.

Les fils eux-mêmes viennent souvent du même réservoir que les tissus. On retirait des fils colorés des bordures des saris pour les réutiliser en couture, si bien que le kantha se fabrique en grande partie avec ce que le vêtement précédent a laissé.

La régularité n'est jamais mécanique. La tension du fil, l'état de l'étoffe et la main de la brodeuse produisent de légères variations qui, vues de près, ressemblent à une écriture. On peut parfois reconnaître une main avant de reconnaître un motif.

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Photo : Amir Habibi / WOWO

Selon les ouvrages, les points suivent les rayures et les bordures du sari d'origine, ou deviennent un véritable outil de dessin. Les kanthas très décorés, appelés nakshi kanthas, couvrent la surface de fleurs, d'animaux, de scènes de village et de récits. Le mot nakshi renvoie au dessin et à l'ornement.

Ce nom doit beaucoup à un poème. En 1929, le poète bengali Jasimuddin publie Nakshi Kanthar Math, souvent traduit par « Le champ de la couverture brodée », une histoire d'amour et de deuil racontée à travers une couverture que la jeune héroïne brode. Le poème a contribué à fixer l'expression dans l'imaginaire bengali.

Tous les kanthas ne sont pas figuratifs. Beaucoup ne comportent que des lignes de points avant, et leur beauté tient à la rencontre entre les motifs imprimés des saris, les changements de couleur, les reprises et l'irrégularité de la couture.

Du foyer au musée

Longtemps, le kantha n'a pas été un objet de collection. Il appartenait au foyer, il s'usait, il était réutilisé ou remplacé, ce qui explique que peu de pièces très anciennes nous soient parvenues. La plupart de celles que conservent les musées datent du XIXe siècle ou du début du XXe, même si la pratique est beaucoup plus ancienne.

Le regard change au XXe siècle. Dans les années 1930, l'historienne de l'art Stella Kramrisch consacre au kantha du Bengale une étude qui le sort du cadre purement domestique. À Santiniketan, dans l'entourage de Rabindranath Tagore, des femmes ont aussi contribué à remettre ces ouvrages en valeur.

L'histoire politique pèse ensuite sur la région. La Partition de 1947 coupe le Bengale en deux, puis la guerre de 1971 aboutit à la naissance du Bangladesh. Dans ce contexte, le kantha devient aussi, pour beaucoup, un symbole d'identité culturelle.

Dans les décennies suivantes, brodeuses, ateliers et coopératives réinventent la production. La Bangladaise Surayia Rahman est souvent citée parmi les artistes qui ont renouvelé le nakshi kantha, en lui donnant la dimension d'un art narratif exposé et collectionné.

Cette entrée sur un marché plus large a un double effet. Elle a permis à la technique de survivre et offert un revenu à de nombreuses brodeuses. Elle a aussi élargi le sens du mot : « kantha » désigne aujourd'hui aussi bien une couverture ancienne en coton qu'une broderie figurative contemporaine, ou une étoffe industrielle qui n'en imite que l'apparence.

Photo : Valérie Mathilde / WOWO

Pour qui regarde un kantha, la question utile devient alors : qu'est-ce qui a été cousu à la main, par qui, et à partir de quelles étoffes ?

Une famille de gestes

Superposer des étoffes pour les renforcer ou se protéger du froid est une idée si élémentaire qu'elle apparaît partout où le textile est précieux. Le kantha a des cousins proches en Asie du Sud, comme le ralli au Sindh ou le godhadi au Maharashtra, chacun avec ses couleurs, ses points et ses usages.

Au Japon, le sashiko emploie lui aussi de petits points avant. À l'origine, il servait à renforcer et à réparer les vêtements de travail, notamment dans le nord du pays, où le coton était rare et cher. Cousus et recousus, certains textiles devenus boro ont ainsi traversé plusieurs générations.

La comparaison montre des intentions différentes. Le sashiko dessine souvent des motifs géométriques en fil clair sur un fond indigo, alors que le kantha épouse volontiers les imprimés et les bordures déjà présents dans l'étoffe, avec des fils souvent tirés des étoffes elles-mêmes.

En Europe, la tradition du quilt est ancienne. L'un des exemples les plus célèbres est le Tristan Quilt, un ouvrage sicilien de la fin du XIVe siècle dont des éléments sont conservés au Victoria and Albert Museum de Londres et au musée du Bargello à Florence : des scènes du roman de Tristan, matelassées sur du lin.

En Provence, la piqûre de Marseille puis le boutis relèvent d'une autre technique. Des mèches de coton glissées entre deux épaisseurs de tissu donnent un relief presque sculpté. Cette histoire croise celle du kantha sans s'y confondre : à partir du XVIIe siècle, les cotonnades indiennes arrivent en grand nombre dans les ports européens, Marseille en tête, et les ateliers de la ville développent leurs propres formes de piquage et de broderie en relief.

Faut-il dire que tout cela descend du kantha ? Ce serait trop simple. Certains gestes ont voyagé le long des routes du commerce, d'autres ont été inventés séparément par des gens qui avaient froid, peu de tissu et une aiguille. Le plus intéressant est qu'on ne puisse pas toujours trancher : les techniques textiles n'ont jamais vécu dans des mondes isolés, et elles n'ont jamais cessé d'être réinventées.

Réparer sans effacer

On présente volontiers le kantha comme un ancêtre de la mode responsable. L'expression est de notre époque et l'idée est juste : prolonger la vie de la matière plutôt que la remplacer. Mais elle laisse de côté l'essentiel.

Dans beaucoup de cultures, réparer consiste à faire disparaître : on reprise pour que le trou ne se voie plus. Le kantha fait l'inverse. Les couleurs passées, les motifs presque effacés, les accrocs et les anciennes réparations restent lisibles, et la couture les intègre à une composition nouvelle.

Le temps devient ainsi un matériau. Un kantha réunit le temps du vêtement d'origine, porté et lavé pendant des années, le temps de la broderie, compté en mois de gestes répétés, et le temps de l'objet qui sera transmis à son tour.

Photo : Valérie Mathilde / WOWO

C'est aussi une manière de garder une mémoire familiale. Un sari porté pour une fête ou usé au quotidien ne disparaît pas tout à fait : il continue d'exister dans la couverture, dont chaque couche a son histoire.

La valeur d'un tel textile ne tient donc pas à sa nouveauté, mais au travail déjà accumulé à sa surface. C'est une idée qui contraste fortement avec celle d'un vêtement parfaitement uniforme, produit en série et destiné à rester neuf.

Le kantha chez WOWO

Le kantha occupe depuis plusieurs saisons une place essentielle dans les collections WOWO. Nous travaillons de grands panneaux faits de saris anciens en soie superposés, réunis par des rangées de points avant.

Ce qui nous intéresse n'est pas la broderie figurative ajoutée à la surface, mais la matière que crée la répétition du point. Elle transforme complètement la tenue de l'étoffe : la soie, légère et fluide, devient plus dense et tombe autrement.

Chaque panneau a sa composition propre. Plusieurs imprimés peuvent se croiser ou se deviner sous une autre épaisseur, le recto et le verso diffèrent souvent beaucoup, et une bordure, une réparation ou un changement brusque de couleur peut devenir le point de départ du vêtement.

Avant de couper, nous regardons donc longuement chaque kantha. Il faut décider quelle partie placer devant, quel motif garder entier, et comment les lignes de points circuleront autour du corps.

Photo : Céline Saby / WOWO

Les formes amples des kimonos, des vestes et des manteaux préservent de grandes surfaces d'étoffe. La coupe accompagne le panneau au lieu de le contraindre à entrer dans une construction rigide.

Les petites irrégularités, les nuances passées et les réparations anciennes ne sont pas systématiquement dissimulées : elles font partie de l'identité du textile. Chaque vêtement est unique, car les mêmes motifs et les mêmes traces ne se retrouvent jamais au même endroit.

Cette façon de travailler dit assez bien notre rapport au textile : comprendre d'où il vient, observer ce qui existe déjà, et intervenir avec assez de retenue pour ne pas effacer son histoire. Chez WOWO, le kantha n'est pas seulement une belle matière, c'est une manière de regarder le vêtement, comme une forme qui peut être transformée, portée et transmise.

Pour aller plus loin

Cooper Hewitt, Smithsonian Design Museum, « Kantha: Reinventing Old Saris ». Une présentation de la fabrication des kanthas à partir d'anciens vêtements de coton. cooperhewitt.org

Victoria and Albert Museum, « Kantha: a South Asian quilting tradition ». Une histoire des usages domestiques et des différentes formes du kantha bengali. vam.ac.uk

Darielle Mason, Kantha: The Embroidered Quilts of Bengal. Un ouvrage de référence consacré aux kanthas conservés par le Philadelphia Museum of Art.

International Quilt Museum, « Marseille: White Corded Quilting ». Une présentation de la piqûre de Marseille et de la circulation internationale de cette technique. internationalquiltmuseum.org